Ecritures...
La Vanité des anges
[Extraits]
Des révolutions ne restent que les chants, quelques rares cathédrales, quelques temples, que les prières que Dieu supplie en l’humain. Ne reste que de vagues caresses, l’embrun des larmes, l’empreinte d’un sourire, la violence d’un regard, la douceur déchirante d’une voix, le granule d’une peau, la chaleur d’un sein.
Je regarde passer le temps, s’amonceler les passants voyageurs, la dérive des saisons, que croissent doucement les germes des rêves à venir, les nuits prochaines, nuits glaciales ; je m’interroge sur les lois du hasard, sur l’ordre et le chaos, sur la souveraineté des silences, le poids d’une vie, le poids d’une plume, le poids du rien, le poids d’un mot. Je parle ou me tais, c’est idem, de tout, de rien, analyse lyrique des facettes de l’existence, des ficelles de l’existence qui sont à ma portée, et je me déploie vers elles, et coule dans leurs sèves, la cendre, le sang, la terre, au cœur des racines de toutes choses, et je ne suis plus rien alors.
[...]
J’entends pleurer, j’entends bien que l’on pleure. L’eau âcre des pleurs m’émeut encore. Je sens qu’un cœur honteux tout au loin se dévide, se déchire, se désole. S’éprend de sa désolation. Ses larmes se font-elles larmes amères ? Ou bien pleurs de joie, joie amère… J’entends qu’Il se larmoie au moins. Dieu, quel est cet amant fou qui enfanta les mondes ? Pouvait-Il être à ce point désœuvré, qu'il lui fallut mettre-bas cet éphémère théâtre d'ombres ? De quel ennui avons-nous procédé ? Et cet ennui à nos yeux figé comme une attente… Impossible et vaine. Il me semble toucher de près de cet amant fou la misère. Et moi, dans ce demi-jour, dans cette demi-nuit recouvrant peu à peu l'essentiel de Ses rêves. Me promenant au gré de Ses mélancoliques et hasardeuses rêveries.
Une dérive. On dit un "vague à l'âme". Une vague dérive de l'âme. L'âme en pente, glissante, vague à vague, glissante puis refluante. L'âme que les vagues arpentent, harponnent, éperonnent. L'âme ballottant sous la houle.
NéRON IMPERATOR
[Monologue d'ouverture]
NéRON - On me poursuit, on me chasse, on m’espère, on me veut. Je m’esquive. C’est un détour soudain au cœur d’une ruelle, une déroute nocturne. Une cape me dissimule, elle flotte autour de moi, et, singulièrement, ce noir nuage me ressemble, j’y ai pris demeure. Suis-je alors semblable au sale corbeau qui plane bas comme un affreux présage ? Il faut le croire. Je me fais fuyant, fuyard. On me pourchasse. Oh ! J’entends que l’on hurle mon nom, la horde se rapproche. Je me sens fiévreux, furieux. J’en désespère presque la venue dans mon ivresse mais, sitôt après, m’effraye de sa possible rencontre. Je cours, je plane, je vole ! A perdre haleine. On m’invective au passage. Sur quelques phrases malaisément je bute. Je tombe. Je me redresse et redépart éclair.
Mon histoire me poursuit et mes accusateurs. (...)
Je me sépare. Mon Empire s’ébranle et s’effondre, j’erre de ruine en ruine, de crime en crime, attendant la meute.
Voilà, j’y suis, maintenant je désespère seulement de son approche, j’attends l’heure de la rédemption. Il faut le croire !
Que sais-je de ce qui m’envahit ? Tout va si vite que les mots ne suivent. Sitôt le jour, sitôt la nuit. Et les saisons déclinent. Je plane, je vole, ivre, ivre. Si vite, de plus en plus vite. Je perce, je vrille. Voilà que la vitesse me brûle les chairs. Sur la peau, le frottement du temps et des espaces que je traverse m’incendie. Une dernière image de Rome. Encore une. La dernière. Accordez-moi la grâce d’une dernière image avant ma descente aux enfers. Tout va si vite, tout se confond. Le premier et le dernier regard, le premier et le dernier-né de mes cris. J’hurle mon nom. C’est le seul mot désormais possible. Il est à mon image et se fait fuyant, fuyard. J’hurle et mon nom et moi-même. Je m’hurle, me crie, me projette, m’expulse, m’extravase franchissant ainsi les dernières sphères.
Bientôt je n’y serai plus. Ni Empereur ni homme, je ne serai que celui qui fut. Ah ! Il y aurait aussi à décrire la folle ivresse des mots, leur chute, leur embrasement, leur combustion qui se mêlent à la mienne. Il y a tant à décrire et si peu de temps. Tout va si vite. Il y a ces cohortes d’ombres qui bâtissent si soudainement des Empires, dessus les cendres, les ruines, les morts. La terre crache, elle éructe des Empires insensés. Foudroyés en vain. Ai-je eu à voir quelques saisons prospères ?
NéRON IMPERATOR
[...]
POPPéE - C’est là que je fais mon apparition.
Las, je ne saurais trop quoi dire de moi-même. Comme toutes, j’ai traversé l’âge où je faisais de l’amour ma cause première, mon idéal souverain. A la longue, comme toutes, l’idée de l’amour s’est lovée en moi comme une cible impossible à atteindre, une nostalgie tout au plus. A l’usure, comme toutes, l’amour de moi l’a emporté sur la tendresse de qui j’aimais. Étais-je seulement à la fin éprise de moi-même ?